Interview

Dans l’enfer des hôpitaux à Gaza – Témoignage exclusif du Dr Pascal André

Gaza : Le cri silencieux des soignants — Ce que les chiffres ne disent pas

De retour de Gaza en février 2024, le Dr Pascal André, infectiologue et médecin interniste aguerri aux terrains humanitaires, porte en lui un sillage de silence qu’il qualifie de pathologique. Alors que les couloirs des hôpitaux français retrouvent leur calme feutré, le contraste avec la réalité du terrain n’est pas seulement brutal, il est éthiquement insupportable. Pour ce soignant, le mutisme actuel de la communauté médicale et de ses institutions est une forme d’indécence. Pourquoi l’omertà règne-t-elle là où notre serment devrait nous obliger à crier ? Cet article n’est pas un simple rapport de mission ; c’est un plaidoyer pour briser ce silence assourdissant et porter la voix de ceux qui soignent dans l’enfer, nous rappelant que le soin est, par essence, un acte de résistance.

Un miroir brisé : Le niveau de soin avant l’effondrement

Il existe un biais cognitif tenace qui consiste à imaginer les zones de conflit comme structurellement sous-développées. La réalité gazaouie pulvérise ce stéréotype. Avant l’escalade actuelle, le système de santé de l’enclave était d’un niveau remarquable, fruit d’une population parmi les plus éduquées au monde. Malgré dix-sept années de blocus étouffant, les praticiens gazaouis maintenaient une expertise de pointe.

« Le niveau de soin à Gaza avant […] était une offre de soins similaire à la ville de Paris pour une superficie à peu près équivalente à Paris et sa grande couronne. »

Comprendre cela est essentiel pour mesurer l’ampleur du désastre : nous n’assistons pas à une crise sanitaire dans un pays démuni, mais à la destruction méthodique d’un système moderne et sophistiqué. Ce ne sont pas des “médecins de brousse” qui nous interpellent, ce sont nos pairs, des spécialistes hautement qualifiés dont les compétences égalent ou dépassent les nôtres en raison d’une pratique constante de la médecine de guerre.

« Repartez chez vous » : Le cri pour la justice, pas pour la charité

L’un des messages les plus déstabilisants rapportés par le Dr André est celui adressé par les médecins gazaouis aux délégations étrangères : « Merci d’être là, mais repartez chez vous ». Ce cri n’est pas un rejet de la solidarité, mais une exigence de dignité qui dénonce la “charité” verticale. Les médecins locaux n’ont nul besoin de transfert de compétences ; ils gèrent des afflux de blessés avec une maîtrise qui nous dépasse. Ce qu’ils exigent, c’est l’application du droit international.

« Tu vois cet enfant qui s’est pris une balle par un sniper ? C’est parce que l’Europe et les États-Unis ne font pas le nécessaire pour que le droit international soit appliqué. Tu vois ces enfants morts dans tes bras ? C’est à cause de votre silence, c’est à cause de votre hypocrisie. »

Le paradoxe est cinglant : l’aide humanitaire devient un pansement dérisoire, voire une caution, si elle n’est pas accompagnée d’un plaidoyer politique pour faire cesser le massacre. Pour les soignants de Gaza, l’humanitaire sans le droit n’est qu’une gestion de l’agonie.

La résilience au-delà de l’humain : 25 000 âmes sous pression

En février 2024, à l’Hôpital Européen, la pression humaine défiait les lois de la physique. Pour un établissement conçu pour 350 lits, on dénombrait plus de 1 000 patients et environ 25 000 déplacés réfugiés dans un rayon de 300 mètres. Les soignants locaux, piliers de ce chaos, vivaient eux-mêmes un calvaire : déplacés six à huit fois, ayant perdu en moyenne 8 kg, sans salaire depuis des mois, ils continuaient de servir alors que beaucoup pleuraient vingt ou trente membres de leur famille. Maintenir une éthique de soin dans un tel état d’épuisement et de deuil n’est plus de la résilience, c’est un héroïsme sacré qui maintient le dernier rempart d’humanité contre l’annihilation.

L’abjection du « déchoc » et le viol des espaces sacrés

Le Dr André décrit des scènes qui hantent la raison. La salle de déchocage — 20 mètres carrés pour une dizaine de blessés gisant au sol, majoritairement des enfants défigurés. Mais l’horreur s’immisce jusque dans les sanctuaires de la science : au laboratoire de bactériologie, des familles entières vivent parmi les paillasses, des enfants jouent à côté des boîtes de Pétri et des déchets biologiques, faute d’autre refuge.

L’absurdité médicale est totale : le savon, les antiseptiques et le matériel de stérilisation manquent cruellement. Pourtant, ces ressources ne sont pas rares ; elles sont stockées dans des centaines de camions bloqués à Rafah, à seulement 18 kilomètres de là, derrière un mur infranchissable. La compétence des mains qui soignent est rendue impuissante par une volonté politique délibérée d’asphyxier le soin.

Le “Deux poids, deux mesures” : Un serment à géométrie variable ?

Le témoignage du Dr André pointe une fracture éthique majeure. Il rappelle la mobilisation exemplaire et immédiate des institutions médicales (Conseil de l’Ordre, fédérations) lors de l’invasion de l’Ukraine. Pourquoi ce silence de plomb pour Gaza ? Cette différence de traitement interroge violemment la valeur accordée à la vie humaine selon l’origine ou la géographie. Pascal André nous rappelle la subtilité fondamentale de notre engagement :

« Notre serment nous invite à panser (avec un “a”) les plaies, mais il nous oblige aussi à penser (avec un “e”) ce qui est à l’origine de la souffrance du patient. »

Soigner, c’est refuser de se contenter de poser un pansement sur une blessure de guerre sans dénoncer le tireur. Ne pas “penser” l’origine du mal, c’est faillir à notre mission de protection de la vie.

Conclusion : De l’humanitaire à l’humanité

Soigner est un acte politique au sens le plus noble du terme : celui de la cité et du vivre-ensemble. Lorsque le droit international est bafoué au point d’empêcher l’accès à l’eau et aux soins élémentaires, le silence du corps médical devient une complicité de fait. Notre responsabilité collective est engagée face à cette érosion des valeurs universelles.

Nous ne devons pas seulement faire de l’humanitaire, nous devons habiter notre humanité. Que restera-t-il de notre éthique commune et de la crédibilité de notre serment si nous acceptons, par notre mutisme, l’ostracisation de ceux qui tentent simplement de soigner sans distinction ?

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