Un réseau de sentinelles pour repérer les professionnels de santé en souffrance

Partager
Un quart des professionnels de santé, tous métiers, sexes et âges confondus, a déjà eu des idées suicidaires. C’est l’un des enseignements de l’enquête menée par Soins aux professionnels de santé, dévoilée ce 6 décembre. L’association s’est aussi penchée sur leur sommeil et compte passer à l’action pour sortir de ces tabous.

Quelques jours avant son troisième colloque annuel, qui se tiendra à Paris le 11 décembre prochain, l’association Soins aux professionnels de santé (SPS) a dévoilé ce 6 décembre deux nouvelles enquêtes sur la souffrance des professionnels de santé. L’une d’entre elles révèle notamment qu’un quart des soignants déclarent avoir déjà eu, par le passé au cours de leur carrière, des idées suicidaires en raison de leur travail. Une proportion retrouvée quelque soit la profession de santé, l’âge et le sexe des personnes interrogées et qui s’avère plus importante en milieu rural.

Le suicide, sujet tabou

À la question « connaissez-vous dans votre entourage des professionnels de santé ayant fait une tentative de suicide ? » 41% des sondés répondent « oui« . Un chiffre qui grimpe à 46% chez les médecins. Ils connaissent en moyenne trois professionnels dans ce cas, dont la moitié est décédée à la suite de cette tentative. Au total, sur 710 sondés, 762 tentatives de suicide d’un confère sont relayées. « Nous avons du travail pour faire baisser ces chiffres. Le nombre de participants témoigne que le sujet est encore tabou. Il faut mettre contre le suicide les mêmes moyens que contre les morts sur la route« , souligne le président de SPS, le Dr Éric Henry.

D’autant que, parmi les professionnels ayant eux-mêmes déjà eu des idées suicidaires, 42% affirment en avoir « parlé à quelqu’un« . Pour la moitié d’entre eux, il s’agissait d’en discuter avec un membre de leur famille et pour plus d’un tiers, à un psychiatre en consultation. Le tiers restant se confie à un confrère ou ami. « Cela signifie que 58% gardent cela pour eux, d’où l’importance d’avoir une plateforme, anonyme, qui puisse les écouter 7j/7 et 24h/24« , poursuit Éric Henry.

Quelle conséquence ont ces tentatives de suicide ? Elles sont de plusieurs ordres. L’enquête démontre un impact sur la confiance des soignants en eux-mêmes. Les personnes interrogées sont plus d’un tiers à estimer que leur implication pourrait être affectée par la tentative de suicide d’un de leur confrère. Ils sont en outre plus de la moitié à penser que le suicide d’un professionnel de santé peut favoriser d’autres suicides : 57% chez les médecins, 62% chez les pharmaciens et jusqu’à 66% pour les infirmiers. L’autre impact de ces tentatives de suicide d’un confrère est constaté sur la qualité des soins. « 54% des interrogés estiment que cela impacte la qualité des soins. Des chiffres cohérents par rapport aux études précédentes sur le sujet« , relate Éric Henry.

SPS a également interrogé les professionnels de santé sur les conseils qu’ils pourraient prodiguer à des confrères à risque suicidaire. Si les consultations de psychiatres (66%) et de psychologues (50%) restent régulièrement citées, parmi les recommandations prépondérantes figure l’appel à une plateforme spécifique dédiée (52%). Un signe d’encouragement pour l’action de ces plateformes, parmi lesquelles celle de SPS. L’association entend s’appuyer sur ces résultats pour sortir d’un tabou. « Les pouvoirs publics ne pourront plus dire qu’ils ne savaient pas« , explique Éric Henry. « Les professionnels de santé seront les premiers à s’emparer de cette question du suicide lié au travail et à ouvrir la voie« , poursuit-il.

Un réseau de sentinelles

Des résultats qui encouragent aussi l’association à poursuivre son engagement. Ils pourraient ainsi appuyer une argumentation pour récolter les fonds qui lui manque. « Nous avons fait le choix d’une plateforme qui existe grâce à des experts, des psychologues qualifiés, gratuite, anonyme et avec 100% d’appels décrochés ; cela a un coût« , confie Catherine Cornibert, docteur en pharmacie, qui dirige les actions de SPS. Pour l’année en cours, 110 000 € attribués par l’Assurance maladie ont permis à la plateforme de se mettre en place. En un an, elle enregistre 1 800 appels. Mais pour poursuivre son action, elle compte sur de nouveaux soutiens, notamment celui du ministère en charge de la santé. Et SPS de se poser en troisième voie : « nous apportons notre aide, en plus de l’action des ordres professionnels et de la médecine du travail« , résume Éric Henry. Les besoins pour 2018 sont estimés à 200 000 €.

Car après le diagnostic, SPS souhaite poursuivre son action, en formant des professionnels de santé qui seraient des « sentinelles » sur le terrain. L’objectif ? Repérer les professionnels en souffrance, les écouter, conseiller puis les orienter. Ils créeront ainsi un réseau national de soignants en ambulatoire. Trois sessions de formations sont déjà complètes pour début 2018. « Nous sommes disposés à ouvrir de nouvelles sessions, gratuites, à tous ceux qui souhaitent se faire le relais de notre soutien et apporter leur aide« , affirme Catherine Cornibert. Les professionnels qui le souhaitent peuvent s’inscrire sur le site de l’association, avant le 5 janvier 2018. L’association compte enfin élargir son action pour devenir Soins aux professionnels en santé, et inclure ainsi l’ensemble des personnels, administratifs notamment, du secteur de la santé.

48% des soignants « privés » de sommeil

Deuxième étude dévoilée par SPS ce 6 décembre, en partenariat avec le réseau Morphée : le sommeil des soignants. Cette enquête avait été lancée le 4 juillet dernier (lire notre article), 1 000 soignants ont ainsi été consultés. L’étude révèle que les jours de travail, le temps de sommeil des soignants est significativement plus court que celui des non-soignants, soit 6 heures contre 6h45. Ils sont en outre 60% à dormir moins de 6 heures par semaine, contre 44,8% des non-soignants. Des chiffres qui s’expliquent, selon le Dr Sylvie Royant-Parola, qui a présenté ces résultats, par le rythme de travail de ces professionnels, qui cumulent souvent travail le soir et horaires décalés. Ce qui marque dans cette enquête, c’est aussi la prégnance du sentiment de privation de sommeil liée au travail chez les soignants. Ils sont 48% à en faire état. Les conclusions de cette enquête dévoilent en outre que la privation ressentie est plus forte lorsque d’autres facteurs entrent en jeu, telles que l’indice de masse corporelle élevé (IMC), l’anxiété ou la dépression. Une mauvaise qualité du sommeil qui a des conséquences : les soignants sont notamment 37% à se plaindre d’endormissements au volant.